Editions Jorn, littérature occitane contemporaine

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Huit siècles de littérature d'oc

Robert Lafont

Au début, au XIIe siècle, sur un terreau d'écriture latine cléricale, une floraison subite : une façon toute nouvelle de dire l'amour de l'homme pour la femme dans une langue laïque qui n'a encore été qu'essayée dans l'expression littéraire. En trois-quarts de siècle, les troubadours auront empli l'espace entre Loire, Èbre et Arno de strophes chantées dont le ton et le sens nous ravissent encore et nous interrogent. On se demande comment, en si peu de temps et dans une langue toute verte de jeunesse, ces poètes ont pu élaborer un art si raffiné que nous ne sommes pas bien assurés d'en tenir toutes les clefs, et ouvrir les abîmes du coeur passionné comme nous les découvrons à peine aujourd'hui. L'Europe a trouvé ses guides à chanter, tellement imités, jamais égalés, et ses maîtres à énoncer l'inédit en un beau langage. Ce n'est qu'une constatation : l'Europe des poètes est née occitane.

Après quoi, des siècles sous le couvercle d'une occupation française par les armes et la langue. Mais la voix du Sud ne s'éteint jamais vraiment, l'écriture faufile le silence. Sans cesse, entre Provence et Gascogne, Limousin et Catalogne, la plume d'un fils du pays renoue selon ses moyens avec l'antique gloire. Quand l'Europe renaissante se convulse de splendeurs et de fureurs, dans ce bassin d'histoire qui se creuse de l'Italie à l' Océan, une nouvelle chevauchée de poètes se délivre. L'Europe baroque aura sa province occitane. A l'appel du romantisme, les vieilles cultures se désengourdissent, les langues populaires dressent leurs barricades dans les villes et sur les chemins des hameaux. L'Occitanie retrouve ses troubadours, se sent une nouvelle jeunesse aux jointures de ses dialectes et reprend sa vocation d'écriture. Elle dame le pion aux épopées nationales qui se composent alors chez les peuples résurgents et se revêt d'un nouveau lustre d'universalité avec le Prix Nobel de Mistral, il y a cent ans tout juste. Mais bien des pièges guettent : le régionalisme, le folklorisme, le populisme, l'académisme même. La France est prête à mettre le Félibrige au musée des traditions nationales et renvoyer sa part méridionale de création culturelle à la réserve des charmes paysans ou au quai des galéjades. Elle reconnaît tout, pourvu qu'on ne lui demande pas de connaître et de faire place.

Et malgré tout, la liaison se fait avec une autre époque. Des écrivains d'un type nouveau, qui n'accordent plus rien au pittoresque, choisissent de labourer plus profond que leurs aînés la part d'héritage, d'éprouver la saveur des vieux mots restaurés en dignité aux ouvroirs modernistes, et d'ouvrir en même temps l'enclos familial aux souffles du monde. Une autre littérature se construit vers le milieu du vingtième siècle, enracinée-déracinée, sédentaire comme pas une et nomade comme le désir ; dessinant ses audaces sur ce fond de fidélité qu'est la langue même.

Un moment de fièvre. Quand au déclin des années soixante, le pays bouge, revendique, une expression nouvelle, qui passe par la chanson comme par le poème, se mue en combat contre les injustices de l'époque et de l'État, parle haut et pour tous. Le vouloir vivre au pays se mesure en appétit d'un monde neuf. Cette vague n'est certes pas toute la création du moment, mais elle la soulève, la situe et l'accorde au mouvement des peuples.

Trente ans après, le ton est autre. (...) On remarquera surtout le désenclavement acquis, la façon qu'ont les écrivains de se dire beaucoup moins occitans, de dégager leurs expériences de la stricte appartenance à un langage, de dissuader les menaces qu'il court peut-être plus que jamais par la liberté de créer avec lui et pour lui. En bref, ce qui fait d'eux tout simplement des écrivains de leur temps, cette tranche finale d'un siècle de grands désordres, de novations débridées, d'échanges multipliés.

Voici donc l'Occitanie telle qu'au monde et au présent.(...)

Cette préface voulait parler d'une continuité de huit siècles comme d'un socle à la nouveauté.


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